Corriger sans sortir du texte
Un enfant écrit, un enseignant corrige, une famille reçoit un livre. Trois usages, un seul objet : le texte de l’enfant. Mon travail : les tenir ensemble, sans jamais fragmenter le produit.

Trois publics, une contrainte qui ne bouge pas.
Plume est une edtech française qui apprend aux enfants à aimer écrire, à l’école comme à la maison. À mon arrivée, ce n’est pas un prototype : un produit déjà adopté par des milliers d’enfants, soutenu par la MAIF et Evolem, en pleine expansion.
J’y entre comme Lead Product Designer sur le cœur du produit : la boucle écrire, corriger, évaluer, côté enfant, enseignant et famille. La difficulté n’était pas de dessiner un écran, mais d’en tenir trois : trois publics aux attentes opposées, un enfant de dix ans, un enseignant pressé, une famille curieuse, dans une seule expérience cohérente, sans jamais trahir un référentiel de compétences officiel.
C’est ce problème-là, la cohérence à trois publics sous contrainte institutionnelle, que j’ai porté. En fin de mission, un UX designer est arrivé pour reprendre la recherche et les tests que je menais.
Quatre partis pris.
Éditer ou annoter, jamais les deux
Éditer modifie le texte, annoter le verrouille. On choisit son intention avant d’y toucher.
Chacun voit les marques de l’autre
Les ajouts de l’élève en orange chez l’enseignant, ses corrections en bleu chez l’élève.
L’évaluation sous le texte
Le référentiel officiel se remplit sous la copie, sans changer d’écran.
Un verrou entre l’exercice et le livre
Tant que l’enseignant n’a pas validé, la barre de sortie reste éteinte.
Focus.
Deux intentions, deux vocabulaires.
« Corriger un texte d’enfant, ce sont deux intentions opposées. »
L’interrupteur : problème · décision · arbitrage
Corriger le texte d’un enfant recouvre deux intentions opposées. Réparer soi-même un accord, une majuscule, un mot manquant. Ou demander à l’enfant de le faire. Réunies dans une seule barre d’outils, elles ne jouent pas à armes égales : le geste le plus rapide gagne. Et le plus rapide fait le travail à la place de l’enfant.
Deux modes exclusifs sur la même zone de texte, avec un interrupteur juste au-dessus. Le vocabulaire suit : ce qui part vers l’enfant n’est pas une correction mais une demande. L’enfant reçoit un bouton « Améliorer mon texte ».
Le mode mixte. Plus rapide pour l’enseignant, mais il laisse la vitesse trancher à sa place. J’ai préféré un système qui oblige à choisir son intention, quitte à coûter un basculement sur chaque copie d’une pile de trente.
Le risque n’était pas dans la barre d’outils
Une fois la demande envoyée, le texte revient marqué des deux côtés. Et un enfant de dix ans ne lit pas un suivi de modifications.
Le code couleur : problème · décision · arbitrage
Un aller-retour de correction produit un texte couvert de marques. Un suivi de modifications classique règle le problème pour un adulte de bureau. Un enfant de dix ans, lui, ne sait pas lire une couleur qu’on ne lui a pas expliquée.
Un seul mécanisme, un code couleur par direction : ce que l’autre a touché ressort entouré. Et chaque écran porte sa propre légende, écrite dans la langue de celui qui la lit. « Les mots entourés en bleu ont été corrigés par ton enseignant » côté enfant, la mention entre parenthèses côté enseignant.
Une légende unique et universelle. Plus simple à maintenir, mais elle aurait été écrite pour l’adulte. J’ai préféré la dupliquer et l’assumer en deux registres : deux endroits à maintenir, deux occasions de diverger, mais aucun des deux publics ne lit un message écrit pour l’autre. C’est la traduction qui se dédouble, pas le système.
Un seul système, trois tailles.
La feature est livrée avec ses composants : interrupteur de mode, options de texte, cartes d’annotation, partage, toasts, dialogues. Chaque pièce existe parce qu’un écran en avait besoin, et la même boucle de correction tient aux trois tailles, sans version allégée.

Ce que je validerais aujourd’hui.

Deux décisions, deux paris.
Voici comment je les mettrais à l’épreuve aujourd’hui, et ce que le résultat dirait.
Séparer éditer et annoter change-t-il qui corrige ?
Compter les corrections directes et les demandes envoyées à l’élève, avant et après. Si la part de demandes ne monte pas, l’interrupteur ne suffit pas.
Le verrou évite-t-il les envois prématurés ?
Compter les histoires validées puis rouvertes. Beaucoup de réouvertures voudrait dire que le verrou arrive trop tôt dans le geste.
La famille reçoit l’histoire corrigée et commande le livre, mais elle n’a pas d’espace à elle. Et l’évaluation reste entièrement manuelle, compétence après compétence, copie après copie. Les deux manques sont au même endroit : là où le système s’arrête, le travail retombe sur quelqu’un. À trois publics, la cohérence ne vient jamais de l’écran, elle vient du système et des arbitrages qu’on assume.
La dernière ligne.
Tout au bout de la chaîne, un écran de confirmation dit à qui l’histoire est partie. Deux adresses : celle des parents, puis celle de la grand-mère. Tout ce qui précède existe pour qu’un texte d’enfant finisse chez quelqu’un qui le lira sans le corriger.









