Se faire aider sans céder la main
Une app de mémoire qui demanderait de retenir quelque chose se contredit dès l’ouverture. Une app d’aidants qui déciderait à la place de la personne aussi. MemenTop tient entre ces deux règles.

Un produit qui n’existait pas encore.
MemenTop est le produit de Smart Macadam, une startup nantaise créée en 2018 autour de la mémoire du quotidien, pour les personnes vivant avec une maladie neuro-évolutive et pour les proches qui les accompagnent. Le code de l’immeuble, le mode d’emploi du cuiseur à riz, le rendez-vous de jeudi : l’app range ce qui sert cette semaine, à un endroit que la personne et son entourage partagent.
J’y entre comme founding designer et je porte seule le design du produit, avec le renfort d’une product designer pendant quelques mois. Rien n’existe encore : pas d’écran, pas de système, pas d’utilisateur. Zéro à un, de février 2020 à mars 2021, sur l’onboarding, l’entrée des proches dans le cercle, les mémos et leur recherche, l’agenda, l’album, la gazette, les jeux. Le produit part en production huit mois après mon départ, en novembre 2021, avec ce périmètre.
La difficulté était de concevoir pour une mémoire qui flanche sans jamais infantiliser la personne, tout en gardant un proche dans la boucle. J’en ai fait une règle, la même d’un écran à l’autre : l’aide entre, elle ne dépossède pas.
L’app n’est pas le produit.
MemenTop est un dispositif à trois briques : une application, une gazette hebdomadaire imprimée et envoyée par la poste, et un service d’assistance au téléphone, pour la personne comme pour ses proches.
Ça change le rôle de l’app. Elle n’est pas le produit, elle en est la pièce la plus légère. Ce qu’un proche y dépose doit tenir une fois sorti de l’écran, jusqu’à une page imprimée qui arrive dans une boîte aux lettres. Et ce que l’app ne sait pas rattraper, quelqu’un le rattrape au téléphone.

Le produit arrive par la poste
Le produit finit sur du papier. Pour une personne dont le rapport à l’écran se dégrade, la sortie n’est pas une notification mieux dessinée, c’est un objet qui arrive dans la boîte aux lettres.

Un humain au bout du fil
Un humain répond au téléphone, et c’est ce qui autorise l’app à ne pas tout résoudre : elle doit surtout ne jamais laisser quelqu’un sans étape suivante. Dans l’interface, l’assistance n’est d’ailleurs pas un bouton, c’est une ligne de l’offre, et un seul abonnement couvre la personne et tous ses aidants.

Le papier commande l’app
Le gabarit imprimé remonte jusqu’au téléphone : il manque une photo, et elle doit être en paysage.
Quatre partis pris.
Aucun mot de passe
L’entrée se fait par le compte Google ou Apple déjà présent sur le téléphone. Demander un mot de passe à quelqu’un dont la mémoire flanche, c’est perdre son utilisateur sur le premier écran.
Aucun mot de maladie
À l’inscription, on ne choisit pas entre malade et accompagnant : on choisit entre aidé et aidant, décrits par ce qu’ils font. Le diagnostic reste dehors.
La recherche ne suppose pas qu’on se souvienne du titre
Elle porte aussi sur la description et les mots clés. Et quand chercher échoue, la liste reste rangée par type, chaque famille avec son icône.
Le score peut se couper
Chaque jeu a ses réglages : sélection lettre par lettre ou en appui continu, chronomètre visible, sons, vibrations, affichage du score. Un jeu de mémoire qui affiche les points affiche aussi les échecs.
Focus.
Une seule porte.
« Le premier écran d’une app d’aidants décide à qui appartient l’app. »
Bonjour, je vous invite à rejoindre mon Mementop ! https://mementop.app/link/hkkshGYjggj
Bonjour, pouvez-vous m’inviter à rejoindre votre Mementop ?
L’invitation : problème · décision · renoncement
MemenTop ne sert à rien tout seul : il faut au moins deux personnes, celle qui vit avec la maladie et un proche. Le chemin le plus court est connu, c’est celui que prend la plupart des dispositifs santé. Le proche crée le compte, s’ajoute lui-même et rend le téléphone déjà configuré. Une étape au lieu de trois. Et une personne à qui on vient de retirer la dernière décision qui lui restait, celle de dire qui entre chez elle.
Le cercle ne s’ouvre que depuis le compte de l’aidé. L’invitation part par SMS depuis sa propre messagerie, avec un texte déjà écrit : il ne reste qu’à choisir un numéro dans son répertoire. Et quand c’est le proche qui veut entrer, l’app ne l’ajoute pas, elle lui prépare la demande, adressée à l’aidé. Rien à taper, rien à retenir, aucun code à recopier.
Le raccourci de l’aidant administrateur. Il évitait un état d’attente à concevoir, un lien qui peut expirer et un proche qui reste à la porte tant que personne ne lui ouvre. J’ai préféré qu’il n’y ait qu’une seule porte et qu’elle soit du côté de la personne.
Le lien : problème · décision · renoncement
Une invitation part par SMS, donc elle vit hors de l’app. Elle peut être transférée, arriver sur le mauvais téléphone, ou attendre trois semaines dans une conversation qu’on n’ouvre plus. Le lien finit par ne plus marcher, et il tombe au pire moment : celui où quelqu’un essayait justement d’entrer.
L’écran qui reçoit un lien mort ne renvoie pas une erreur, il renvoie l’étape suivante. Il nomme la personne à qui redemander et il prépare le message. Le bouton principal dit « Envoyer un message », le secondaire dit « Non ». Rien à comprendre, rien à recopier, aucune impasse.
Le code permanent. Un code qui ne périme jamais ne se casse jamais et il aurait supprimé cet écran. Mais un code qui ne périme pas est une porte qui reste ouverte : il se transmet, il se note sur un papier, il ne se reprend pas. J’ai préféré un lien qui peut mourir, avec une sortie, plutôt qu’une clé qui ne se rend pas.
Ce que ça évite plus loin
Reste à décider ce qu’on fait de cette attente.

Le cycle de vie du produit.
Ces résultats sont ceux du produit et de l’équipe, pas les miens. Ils disent que ces écrans sont partis en production et qu’ils ont été pris assez au sérieux pour être évalués en clinique. Ils ne disent pas que mes arbitrages étaient les bons.
Lancé · novembre 2021
Mise en production, puis App Store et Google Play au printemps 2022.
Utilisé · 2022
1 500 comptes créés, chiffre annoncé par la société un an après la sortie.
Étudié · 2022 à 2024
Entré dans PEDICO, un protocole de recherche de 18 mois mené avec France Alzheimer et les CHU de Nantes et d’Angers, en deux groupes, avec et sans l’app.
Arrêté · octobre 2024
Les 630 k€ levés en 2022 n’auront pas suffi. Liquidation judiciaire, faute d’avoir convaincu les investisseurs de financer la suite. L’app quitte les stores.
Un aidant n’appartient qu’à un seul Mementop, ce qui laisse dehors quelqu’un qui accompagne ses deux parents. Les écrans couvrent la création d’un mémo sans réglage de confidentialité : décider qui voit quoi, contenu par contenu, restait à concevoir, alors que c’est exactement là que la question de l’autonomie revient. Je suis partie huit mois avant la mise en service, donc je n’ai jamais vu si le détour par l’aidé faisait gagner ou perdre des foyers : c’est le pari que je mesurerais en premier si je rouvrais le produit. Et l’app a trouvé des utilisateurs sans trouver son modèle. Sur un public vulnérable, l’accessibilité ne se joue pas dans la taille du texte, elle se joue dans qui décide. Et un produit peut être juste sans être viable.
Quatre chiffres et un prénom.
Dans la liste des mémos, deux titres se suivent : « Code de la maison » et « Code de l’immeuble ». Ce qui échappe en premier n’est pas la mémoire d’une vie, ce sont les quatre chiffres devant sa porte. Dans mes écrans de 2020, la personne qui les oublie s’appelle Denise. Le produit a gardé ce prénom jusqu’au bout : sur son site, un proche lui crée un mémo « en situation, dans la cuisine de Denise ».

« J’ai pu travailler avec Tiffany en particulier sur l’accessibilité des applications mobiles, nous avons eu des interactions très stimulantes et productives concernant ce sujet si important pour nos utilisateurs atteints de la maladie d’Alzheimer. »








