J’avais douze ans. Je me souviens de l’escalator qui menait au showroom. Plus je montais, plus l’entrée se dévoilait. D’abord des couleurs. Puis des formes ludiques. Puis des objets, partout, soignés dans le moindre détail. C’était ma première rencontre avec le design.
Là-haut, je me suis tout de suite sentie la bienvenue. L’atmosphère était chaleureuse, enveloppante. Comme si j’étais à la maison.
Ces visites sont très vite devenues le rituel des samedis après-midi. Je m’y promenais comme dans un musée. Sauf que dans ce musée-là, j’avais le droit de repartir avec un petit bout d’art, appliqué à ma chambre.
Aujourd’hui encore, l’odeur des cartons dans le libre-service meubles me fait sourire. C’est le parfum de mes instants heureux. Celui de l’excitation, de l’émerveillement et du sentiment d’être à ma place.
Je ne savais pas que ça avait un nom. Design démocratique. Mais j’ai compris à cette époque quelque chose qui allait changer mon regard sur le monde.
Le beau et le bien conçu ne sont pas réservés à une élite.
Ça paraît simple, mais à douze ans, c’était une révélation. Vivre entourée de belles choses n’était pas une récompense. C’était un droit.
Cette idée ne m’a plus quittée. Elle est devenue ma boussole. Depuis, j’ai changé de métier, de support, d’outils. Mon cap, lui, n’a pas bougé.
Faire ressentir à mon tour
Ce que j’ai reçu à l’époque, ce n’était pas un objet. C’était une permission.
Si le beau pouvait entrer chez n’importe qui, alors il n’appartenait à personne. Il ne restait pas derrière une vitre. Il n’était pas réservé aux magazines, ni à ceux qui savent déjà. Il pouvait entrer dans une chambre d’enfant, dans une cuisine étroite, dans un premier appartement.
Alors j’ai eu envie, moi aussi, de créer des intérieurs où l’on se sent bien. Pour rendre aux autres ce que je ressentais en déambulant dans ces ambiances.
Je crois que c’est là que tout a commencé. Pas dans l’envie de faire de belles choses. Dans l’envie que chacun puisse ressentir ça chez soi : être bien, et à sa place.
Une nuance compte. Le design démocratique, ce n’est pas le pas cher. Le pas cher sans le beau, c’est une punition. Le beau sans le pas cher, c’est un privilège. Le design démocratique refuse de choisir. Il tient les deux ensemble, et y ajoute la fonction, la qualité, la durabilité. C’est exigeant. C’est pour ça que c’est une boussole, pas un slogan.
Une boussole ne trace pas l’itinéraire. Elle aide à ne pas perdre le nord.
La personne avant le plan
En 2015, j’ai rejoint IKEA et travaillé dans plus d’une dizaine de magasins en France.
Sur le terrain, j’ai appris une chose que je n’aurais apprise nulle part ailleurs de cette façon : on ne conçoit pas pour un plan. On conçoit pour une vie.
Un plan, c’est propre. Les murs sont droits, la lumière est parfaite, personne n’habite dedans. La vraie vie, elle, déborde. Elle a des enfants qui courent, un vélo dans l’entrée, du linge qui sèche, un canapé qui devient un lit quand quelqu’un reste dormir.
Et elle n’est pas la même partout. J’ai parcouru plus d’une vingtaine de magasins à travers l’Europe. Autant de façons d’habiter. On ne vit pas à Gand comme on vit à Toulon.
Concevoir à partir de la vraie vie, c’est partir de ce qui dérange. Le recoin inutilisable. Le rangement qui manque. L’habitude qu’on ne changera pas. Ce n’est pas une contrainte. C’est la matière.
J’ai appris que le respect commence par l’observation. On ne conçoit pas bien pour quelqu’un qu’on n’a pas pris le temps de regarder vivre.
La personne d’abord. Le plan ensuite.
Le grand nombre n’est pas une moyenne
Puis je suis devenue product designer. Le magasin ne montrait qu’une partie de l’histoire. La vraie expérience commence avant, chez soi, et continue bien après, dans les moments les plus intimes. Je voulais accompagner les gens jusque-là.
Alors je suis passée de l’espace à l’écran. On pourrait y voir un changement de cap. Pourtant c’est toujours la même boussole sur un autre support.
Sur un écran, les cinq dimensions du design démocratique restent les mêmes. Elles changent seulement de matière.
La forme, c’est l’attention portée à ce qu’on voit : une interface claire et harmonieuse, un parcours sans embûches.
La fonction, c’est la raison d’être de l’app : ce pour quoi on l’a créée, et ce pour quoi on l’utilise.
La qualité, c’est un produit qui tient ses promesses. Qui ne lâche pas au moment où l’on en a besoin.
La durabilité, c’est une interface qui reste utilisable dans le temps, sans exiger le dernier téléphone.
Le prix bas, quant à lui, ne se compte pas seulement en euros. Il se mesure en fonction des ressources nécessaires pour se servir d’un écran : une bonne connexion, de bons yeux, des mains sûres. Voilà le vrai prix. Et concevoir un site qu’on peut écouter, ou utiliser d’une main qui tremble, c’est faire baisser ce prix pour tous.
Mais le mot « démocratique » cache un piège.
Quand on conçoit pour le grand nombre, on est tenté de concevoir pour la moyenne. L’utilisateur type. Le cas principal. Celui qui rentre dans les cases. Mais la moyenne n’existe pas. Personne ne vit une vie moyenne. Et quand on conçoit pour elle, on laisse dehors tous ceux qui sont au bord : celui qui voit mal, celle qui n’a pas le temps, celui qui n’ose pas demander.
Le design démocratique ne dit pas « pour la plupart ». Il dit « pour chacun ». La différence est petite à écrire. Elle est énorme à concevoir.
Le grand nombre, ce n’est pas une foule. C’est une somme de gens précis.
Ce que j’ai emporté
Mes premiers écrans, je les ai conçus pour MemenTop, une app de mémoire pour des personnes qui vivent avec une maladie neuro-évolutive. Le support était nouveau pour moi. La méthode, non : je l’avais apprise en magasin.
Première leçon : un prix d’entrée trop haut laisse les gens dehors. Avec MemenTop, ce prix ne se payait pas en euros, mais en efforts de mémoire. Un mot de passe, c’était déjà trop cher. Alors il n’y en avait pas.
Deuxième leçon : partir de la personne, pas du plan. Le plan le plus simple aurait été de laisser un proche tout configurer. Mais être à sa place chez soi, c’est aussi décider qui entre. Dans l’app, c’est la personne aidée qui ouvre la porte.
Et MemenTop m’a ramenée à l’idée de départ : concevoir pour chacun. En travaillant sur l’accessibilité, je l’ai vu de près. Quand on lève un obstacle pour une personne, on le lève aussi pour tant d’autres.
Et maintenant ?
J’ai quitté la grande boîte bleue pour porter le design démocratique au-delà des intérieurs. Mais je n’ai jamais quitté celle qui, émerveillée en haut de l’escalator, a compris que le beau n’était pas réservé aux autres. C’est encore pour elle que je crée.
Ce n’est pas de la nostalgie. C’est une exigence. Chaque fois que je conçois quelque chose, je me pose la même question : à qui est-ce que je m’adresse, vraiment ? Parce que plus c’est intime, plus c’est universel.
Cette question ne vaut pas que pour les designers. Nous concevons tous pour les autres, souvent sans le savoir. La vidéaste, quand elle ajoute des sous-titres, ou pas. L’architecte, quand il place la rampe devant l’entrée ou derrière le bâtiment. Le parent, quand il pose une étagère à hauteur d’enfant. À chaque fois, le même choix : concevoir pour ceux qui y arrivent déjà, ou aussi pour tous les autres.
Et vous, dans ce que vous créez, qui laissez-vous encore dehors ?