Tous les articles
Design

Construire oui, mais pour quel futur ?

On nous vend un futur centré sur l’humain. C’est peut-être là le problème.

7 min de lecture

Partager
Un personnage dessiné au trait, tenant un cœur

La semaine dernière, j’ai regardé la conférence Adobe 99U sur YouTube. Comme de nombreux créatifs.

La keynote d’ouverture était signée Eric Snowden, SVP Design d’Adobe. Le titre de son talk : The future we make together.

Il a parlé avec sincérité. Pas de triomphalisme, pas de menace. Une voix posée qui reconnaît la tension : l’IA aide les créatifs à faire un meilleur travail, et dans le même temps elle menace leurs revenus. Il n’a pas tranché. Il a rassuré.

Et il a refermé sur une promesse. Dans ce monde nouveau :

La créativité humaine est la nouvelle monnaie. C’est elle qui permettra aux gens de se démarquer, de trancher dans le bruit et l’uniformité.

Eric Snowden, Adobe 99U

Tout le monde a dû se sentir rassuré. Chez moi, quelque chose s’est crispé.

Parce que cette phrase dit exactement ce qui nous a menés là. Elle pose une question de vitesse, jamais de direction. Elle nous dit comment rester dans la course. Elle ne demande pas où nous courons, ni pour qui.

Quel futur, au juste, faisons-nous ensemble ? Et cet « ensemble », il englobe qui ?

Le futur qu’on nous vend

Depuis trois ans, une peur traverse les métiers créatifs, et plus largement la tech. La machine dessine, écrit, génère. Plus vite que nous. Et la question revient, lancinante : que nous restera-t-il ?

Le discours dominant a trouvé sa réponse. Ce qui nous restera, c’est nous. Notre créativité, notre goût, notre singularité. La machine produit, l’humain distingue. Snowden la formule mieux que personne : la créativité humaine est la nouvelle monnaie.

C’est rassurant. Et sincère. Snowden ne vend pas du rêve, il a vu les chiffres, il connaît l’angoisse de sa tribu. Il tend la main.

Mais regarde les mots. Monnaie : ce qui s’échange, se compare, se thésaurise. Se démarquer. Trancher dans la masse.

Voilà le futur qu’on nous vend. Un futur où l’humain reste la mesure de toute valeur, sommé de se distinguer, de produire, de tenir son rang. Un futur plus rapide, plus créatif, plus plein. Mais qui tourne, comme toujours, autour de nous.

On nous rassure sur notre place au centre. On ne nous demande jamais si le centre est le bon endroit.

Un futur pour nous seuls

Ce futur a un destinataire unique : l’humain.

Snowden en donne, sans le vouloir, l’image parfaite. Il raconte avoir codé une app pour ses trajets en voiture, transformer les embouteillages en temps utile. Reconquérir du temps pour soi. Même quand on célèbre la créativité, l’horizon reste le moi. Mon temps, ma valeur, ma place.

Le design connaît bien ce réflexe. Il en a même fait son grand récit. On est fiers d’être passés du créateur nombriliste au design centré sur l’utilisateur. D’avoir quitté notre ego pour penser à l’autre. C’est vrai, et c’est un progrès.

Mais on s’est arrêtés là. Le chercheur Ron Wakkary, dans Things We Could Design, le formule sans détour :

Le design centré sur l’humain n’est pas la solution à nos problèmes : il fait lui-même partie du problème.

Ron Wakkary, Things We Could Design

Quarante ans à tout ramener à l’humain, pendant que le reste du vivant s’appauvrissait. Le design n’a pas causé cette crise. Mais en plaçant l’humain au centre de tout, il l’a accompagnée sans jamais la voir. Ce qu’on croyait progressiste a regardé ailleurs.

L’utilisateur est devenu notre horizon indépassable. On conçoit pour lui, pour son confort, pour sa satisfaction. Et au-delà ? Le collectif, la société, le vivant qui porte tout le reste ? Hors champ.

Un futur conçu pour l’humain seul est un futur invivable. Non par idéalisme, mais par simple logique : aucun humain ne vit hors du vivant. Optimiser notre confort en ignorant ce qui nous fait vivre, c’est scier la branche en soignant la feuille.

Ce réflexe n’est pas que celui du designer. Concevoir n’appartient à personne en particulier. Celui qui pense une politique conçoit. Celui qui construit un cours, un service, une organisation, un repas, conçoit. Dès qu’on décide de ce qu’on met dans le monde, et pour qui, on conçoit. Et nous avons presque tous appris à le faire pour nous-mêmes, en reléguant le reste.

Ce qu’on a confié à d’autres

Le reste, justement. La société, le vivant, ces grands cercles qui nous dépassent. Qu’en avons-nous fait ?

On les a confiés à d’autres. Ce n’est pas à moi de sauver le vivant, c’est au gouvernement de réguler. Pas à moi de réparer la société, c’est l’affaire du politique. Et la version professionnelle de cette esquive : je ne fais qu’exécuter le brief, la décision vient d’en haut. Chacun renvoie la charge à l’échelon supérieur, qui la renvoie plus haut encore.

Les lois comptent, pourtant. Les institutions agissent, parfois bien. Je n’attends pas qu’elles disparaissent, j’attends qu’elles fassent leur part. Mais leur part ne sera jamais la mienne. On peut voter une loi, pas déléguer sa propre conscience.

Le piège n’est pas la politique. C’est l’attente. À force de penser que c’est l’affaire de tous, on en fait l’affaire de personne. Et c’est ma conviction la plus tenace.

Faire descendre l’humain de son piédestal

Alors quel futur voulons-nous ?

Pas celui où l’humain garde sa place au centre. Celui où il accepte d’en descendre. Yannick Roudaut parle d’humanimisme, cette idée de réinscrire l’humain dans le vivant au lieu de le poser au-dessus. Le décentrer, ce n’est pas le diminuer. C’est le remettre dans la trame, parmi les autres formes de vie, dépendant d’elles.

Et voici le paradoxe. Pour décentrer l’humain comme espèce, il faut que chacun se recentre comme personne. Sur ses propres gestes. Faire société, ce n’est pas attendre une loi, c’est mon civisme au quotidien. Penser au vivant, ce n’est pas signer une pétition, c’est ce que je mets dans mon assiette, ce que je consomme, ce que je refuse. Le grand cercle ne se construit pas en haut. Il se construit en bas, en mille décisions que personne ne peut prendre à ma place.

Celui qui conçoit a, ici, une prise particulière. Il ne consomme pas le futur, il le fabrique. Le designer le sait : quand il refuse un brief qui ne sert que le centre humain, quand il tue une fonctionnalité qui piège, il n’agit pas à côté de la structure. Il agit dedans, au point exact où le futur se décide.

Mais il n’est pas seul à ce point. L’enseignant qui choisit ce qu’il transmet, le cuisinier ce qu’il sert, l’élu ce qu’il propose : tous conçoivent le monde de demain, à leur échelle. Cette prise varie, bien sûr. On ne refuse pas la même chose en bas et en haut d’une hiérarchie. Mais personne, à aucun poste, n’a une prise nulle. Et aucun de ces gestes n’est un petit geste vertueux. C’est une prise directe sur le monde à venir.

Mais le refus n’est que la moitié du geste. L’autre moitié, plus belle, c’est l’élan. Concevoir pour le vivant. Montrer qu’un autre futur est désirable, et possible.

Un élan isolé ne pèse rien, c’est vrai. On le remplacera. Sauf qu’aucune pratique n’a jamais changé autrement. Ce qu’un seul ose concevoir, d’autres l’adoptent. Ce qui était une audace devient une habitude, puis une évidence. Le futur désirable ne se décrète pas d’en haut. Il se lance, et il s’adopte.

Et maintenant ?

Je repense à Snowden. À sa main tendue. The future we make together.

Le futur qu’on construit ensemble. La formule est belle. Mais cet « ensemble », dans sa bouche, s’arrête vite. Les créatifs, les pairs, la communauté, l’industrie. Les humains entre eux. Jamais le vivant qui les porte tous.

Or on ne fait pas le futur ensemble tant que cet « ensemble » s’arrête à nous. Et on ne le fait pas non plus en l’attendant des autres, de la politique, du voisin, de l’échelon d’au-dessus.

Le vrai « ensemble » ne commence pas par un nous confortable. Il commence par un je qui décide. Un geste, puis un autre qui l’imite, puis un métier qui se déplace.

Quel futur voulons-nous ? Un futur où nous ne sommes plus seuls au centre. Où concevoir veut dire prendre soin de plus grand que soi. Ce futur-là, personne ne le fera à notre place.

Alors je préfère ne pas attendre. Et commencer par mon propre cercle.

Partager

Articles similaires