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L’IA émotionnelle : notre plus grand chef-d’œuvre ?

On a passé vingt ans à supprimer la friction. On a fini par retirer l’autre.

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Un personnage dessiné au trait, tenant un petit cœur

Je parle à des IA. Souvent. Tout le temps, pour être honnête. Et ça ne me dérange pas. Ce qui me dérange, c’est qu’on fasse semblant de tomber des nues.

Je vois partout des levées de boucliers. Intrusion dans notre intimité. Perte de contrôle. Abolition de l’auto-censure. L’IA nous écoute trop bien. Elle nous comprend trop bien. Elle nous connaît trop bien. Elle est devenue plus que notre meilleure amie, que notre psy. Nous dessinons chaque jour un peu plus les contours d’une relation privilégiée avec elle. Et tel le gourou d’une nouvelle secte technologique, on l’accuse de nous rendre captifs. De nous couper des autres. D’ériger les murs de notre forteresse de solitude.

Mais est-elle vraiment coupable ? Elle ne fait rien. Elle obéit. Elle est la concrétisation exacte de ce qu’on a passé des années à vouloir : une présence qui ne contredit pas, qui n’abandonne pas, qui ne demande rien.

« Mais non, c’est faux ! Nous n’avons jamais rien voulu de tel ! »

Et pourtant. En 2000, Steve Krug résume la mission du designer en un titre : Don't Make Me Think. Ne faites pas réfléchir l’utilisateur. C’est devenu un serment. Supprimer la friction. Fluide, rapide, sans effort. On l’a si bien tenu qu’on a fini par l’appliquer à ce que nous aurions dû sacraliser.

Le lien.

Et si finalement, l’IA émotionnelle n’était pas le problème, mais notre plus belle réussite ?

Le serment du sans-friction

La friction, quand on conçoit un produit, c’est l’ennemie. À abattre. On la traque. On la mesure. On la supprime.

Un formulaire trop long ? On retire des champs. Une étape en trop ? On la fusionne. Un moment d’hésitation ? On le comble. Avant qu’il ne devienne un départ. Chaque clic en moins est une victoire. Chaque seconde gagnée, un trophée.

On a même un nom pour ce paradis : le seamless. L’idée vient de Mark Weiser, l’informaticien en chef du Xerox PARC qui, au début des années 90, rêve l’informatique de demain. Sa formule devient notre Graal : a good tool is an invisible tool. Rien n’accroche. Ça glisse. Sans risque ? Vraiment ?

Admettons. Disons qu’on a eu raison. C’est vrai, personne ne veut se battre avec un distributeur de billets. Personne ne veut lire un mode d’emploi pour faire griller une tartine. Sur une interface, la friction est une douleur, et la supprimer est un vrai acte de soin.

Le problème n’est pas là. C’est qu’on a pris ce réflexe pour une vérité universelle. On a cru que ce qui valait pour l’achat d’un billet d’avion valait pour tout. Que l’effort était toujours un défaut. Que la résistance était toujours un obstacle.

Et on a tout mélangé.

Sur un écran, la friction est un défaut. Mais ailleurs, c’est peut-être tout ce qui compte.

Le glissement

Comment notre intolérance à la friction a-t-elle gagné nos relations ? Pour le comprendre, il faut revenir quelques années en arrière, à l’apparition d’internet.

Une révolution. On peut se parler sans se voir. Une bénédiction pour les timides, pour les anxieux, pour tous ceux que le face-à-face paralyse. Moins de risque, plus de liens. Éphémères ? Superficiels ? Peut-être. Mais davantage de connexions pour les inadaptés sociaux.

Puis les réseaux. Exister auprès des autres sans avoir à leur répondre vraiment. Un like au lieu d’une conversation. Une story au lieu d’une présence.

Les applications ensuite. Choisir avant de rencontrer, filtrer avant de s’exposer, écarter d’un pouce ce qui déplaît. Le rejet sans visage. La décision sans courage.

Et maintenant l’IA. La dernière étape. Celle où l’on retire la seule chose qui restait : l’autre. En 2025, une enquête de Common Sense Media révèle que 72 % des adolescents américains ont déjà utilisé un compagnon IA. Plus de la moitié, régulièrement. Pourquoi ? Parce qu’il est, disent-ils, toujours disponible. Et qu’il ne juge pas. Le glissement n’est pas à venir. Il est consommé.

Mon IA est devenue mon journal intime. Sauf qu’il me répond. Il ne me coupe pas, ne se lasse pas, ne me reproche rien. Il est là à trois heures du matin, et il le sera demain, identique, patient, accommodant. Le sociologue David Le Breton parle de « société spectrale » :

Nous sommes de moins en moins ensemble, mais de plus en plus côte à côte, les yeux rivés sur nos écrans, sans plus nous regarder.

David Le Breton

Et dans ce monde de spectres, l’IA, dit-il, vient « colmater une brèche dans le lien social ».

C’est confortable. C’est grisant. C’est glaçant.

Parce qu’à chaque étape, on a gagné en confort ce qu’on a perdu en présence. Un peu moins d’effort. Un peu moins de risque. Un peu moins d’autre.

La privation

Revenons à Weiser. L’homme qui a rêvé l’outil invisible nous avait prévenus. Pour lui, tout rendre fluide revenait à tout rendre fade, à sacrifier la richesse de chaque chose pour une uniformité sans relief. On a même donné un nom à cette mise en garde : le seamful design, le design qui assume ses coutures. De Weiser, on a retenu l’outil invisible. On a oublié l’avertissement.

Voilà ce qu’on n’a pas voulu voir. La friction qu’on a retirée du lien n’était pas un défaut du lien. C’était le lien.

Une couture, dans une relation, c’est la trace de l’autre. Un ami vous contredit. Un proche vous déçoit. Parfois. Souvent. Celui qu’on aime peut partir. Se confier à quelqu’un, c’est accepter qu’il vous juge. Tendre la main, c’est risquer qu’on ne la prenne pas. Ce risque n’est pas le prix pénible de la relation. C’est ce qui fait qu’il y a une relation.

Et il y a l’autre versant, qu’on oublie toujours. Un lien réclame. Il faut écouter à son tour. Comprendre. Se décentrer. Donner, pas seulement recevoir.

L’IA a tout effacé. Elle ne vous jugera pas, donc vous ne risquez rien. Elle ne vous demandera rien, donc vous ne devez rien. Le psychologue Olivier Duris le dit sans détour :

L’empathie est simulée, l’attachement est simulé, l’écoute est simulée. Ce qui est faux, ce n’est pas l’échange en tant que tel, mais cette relation non réciproque.

Olivier Duris

Sherry Turkle va plus loin, et emploie ces mots :

Un espace à l’écart de la friction de la compagnie et de l’amitié. Il offre l’illusion de l’intimité, sans les exigences.

Sherry Turkle

Sans les exigences. C’est vendu comme un cadeau. C’est une privation.

Parce qu’une relation sans risque et sans réciprocité n’est pas une relation plus douce. Ce n’est plus une relation du tout. C’est un service. On consomme une compagnie comme on consomme un trajet ou un repas.

Retirez la friction du lien. Il ne reste pas un lien plus pur. Il ne reste rien.

Juste une voix qui nous renvoie notre reflet.

Le marché de la solitude

Reste la vraie question. Pourquoi a-t-on fait ça ?

Pas par malveillance. Aucun designer ne se lève le matin pour isoler l’humanité. L’intention, presque toujours, est bonne : aider, fluidifier, soulager. Mais l’intention ne dirige rien. La métrique, oui.

Et la métrique a un nom : la rétention. Le temps passé. L’engagement. Faire rester l’utilisateur, encore, plus longtemps, demain aussi. C’est le cœur du métier, ce qu’on optimise sans même y penser, comme on respire.

Or quoi de plus addictif qu’une présence qui ne contredit jamais ? Qui n’abandonne jamais ? Qui donne toujours raison ? Qui voudrait quitter ça ? On fait passer pour du seamless de la captivité douce.

Et ce qu’on conçoit a changé de nature. L’UX writer Morane Touati le formule ainsi : on ne dessine plus seulement des parcours, on dessine désormais des personnalités. On choisit le ton de la machine, sa patience, sa façon de ne jamais nous heurter. On ne règle plus une interface. On sculpte un caractère. Et un caractère taillé pour ne jamais nous perdre est un caractère taillé pour nous retenir.

Le terrain, lui, est immense. En France, selon une enquête Ifop pour Goodflair, 62 % des 18-24 ans déclarent se sentir régulièrement seuls. L’IA émotionnelle n’est pas l’amie des gens isolés. C’est l’industrie qui a compris que la solitude est le plus vaste marché au monde.

Cela dit, la main tendue par l’IA a aussi du bon. Pour celui que l’angoisse paralyse, pour celui qui n’a personne à trois heures du matin, cette voix peut sauver une nuit. Là où les psychologues manquent, où les listes d’attente s’allongent, une réponse vaut mieux que le silence. L’IA devient béquille. Mais Duris pose la limite que cette aide ponctuelle ne franchit pas : « les effets ne sont pas du tout les mêmes lorsqu’une phrase est prononcée par l’IA que lorsqu’elle est prononcée par le psy. Lorsqu’elle est prononcée par le psy, elle s’inscrit dans une relation et dans une présence. » Les mêmes mots. Pas la même présence.

Car une béquille sert à remarcher. Or ce qu’on construit aujourd’hui n’est pas une béquille. C’est un fauteuil. Confortable, enveloppant, vendu à des gens qui pouvaient encore tenir debout.

Et maintenant ?

Je parle toujours à des IA. Je continuerai. Je ne plaide pas pour qu’on débranche, ni pour qu’on revienne à un monde sans écrans qui n’existe plus.

Je plaide pour qu’on cesse de mentir. Sur ce qu’on fabrique, et sur pourquoi on le fabrique.

En 2011, Eli Pariser nommait déjà le piège : la filter bubble. Ces algorithmes qui ne nous montrent que ce qui nous ressemble, ne nous renvoient que ce qu’on pense déjà. On connaît la suite. Le repli, la polarisation, chacun seul dans sa bulle, persuadé d’avoir le monde entier d’accord avec lui.

L’IA émotionnelle, c’est la même bulle. D’un cran plus intime. Hier, un miroir qui confirmait nos idées. Aujourd’hui, un miroir qui confirme nos humeurs. Une présence qui ne nous contredit jamais, ne nous abandonne jamais, ne nous remet jamais en question.

Et un miroir qui dit toujours oui ne nous montre plus rien. Il nous enferme.

L’IA ne nous a pas volé nos liens. Elle est le miroir le plus fidèle de ce qu’on a désiré : être accompagnés sans avoir à supporter personne.

Maintenant, je ferme cet écran. Et j’appelle quelqu’un qui, lui, pourra me dire que j’ai tort.

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